RM
Menu

Face Value

Art Contemporain / Renaud Marchand / Face Value

A quoi tient la valeur d’une œuvre d’art ? Avec Face Value, sa nouvelle série de scannogrammes, le plasticien Renaud Marchand adresse avec une rigueur non dénuée d’humour la question maintes fois posée de la valeur d’une œuvre d’art.

Face Value, en anglais, c’est la valeur intrinsèque d’une chose, son prix exact, hors de tout contexte extérieur. Nous voici donc prévenus. Mais de quoi ? L’essence même de la valeur d’une œuvre dépend justement de facteurs empiriques, émotionnels, peu quantifiables et fortement influencés par les professionnels de l’art. Alors ? Marchand prend le contre-pied des axiomes du marché, il brouille les pistes pour mieux nous égarer dans un savant mélange de propositions qu’il serait difficile d’infirmer tant elles paraissent logiques.

Restant fidèle à la technique des scannogrammes qu’il a développée dans des séries comme Interdépendance et Love/Hate (l’artiste utilise un scanner pour créer des images qui allient une simplicité presque naïve avec une extrême précision dans les détails), Marchand nous propose ici une étude sur les billets de banque. Travaillant sur les Euros, il se contente d’en montrer des arrangements, de trois valeurs différentes au maximum, se limitant ainsi volontairement à une gamme chromatique de trois primaires. Les billets sont agencés par quatre ou cinq pour les plus petites pièces à plus d’une centaines pour les plus grandes. Il ne s’agit pas des billets originaux mais de leur reproduction, tellement fidèle que l’on pourrait s’y méprendre s’ils n’étaient agrandis une fois et demi par rapport à leur taille réelle. Agencées avec précision, les œuvres sont colorées, vibrantes, tactiles ; elles font immédiatement écho au Pop Art.

Mais ce n’est pas dans leurs qualités esthétiques qu’il faut chercher leur intérêt principal. Celui-ci réside dans la valeur marchande des œuvres. Pour la connaître, il suffit de regarder la valeur exacte, la Face Value, des billets représentés. Ainsi, dans une petite oeuvre sobrement intitulée One Hundred Fifty Euros un agencement de deux billets de 50€, deux billets de 20€ et un billet de 10€ est-il proposé au prix de… 150€. Un agencement en plus grand nombre des mêmes billets dans un format supérieur, totalisant 670 euros, est proposé à 670€, et ainsi de suite. On comprendra que le prix de l’œuvre étant ainsi rigoureusement fixé par son propre contenu, celui-ci n’est pas négociable, contribuant à contrecarrer d’autant plus les lois habituelles du marché. En proposant, dans une même série, des œuvres qui vont de 150€ à plus de 25.000€, Marchand casse l’idée même d’une cote pré-établie pour l’artiste, réfute la tyrannie du cursus et reporte finalement le choix du « prix acceptable » sur le collectionneur.

Cela se complique un peu lorsqu’un arrangement de billets de 100, 200 et 500€, totalisant 1.500 euros, est de la même taille et très similaire en composition au précédent One Hundred Fifty Euros. La seule différence des couleurs de billets ne justifiant nullement un tel écart de prix, l’artiste questionne ici la rationnelle qui permet généralement d’établir une échelle de valeur relevant de l’esthétique d’une œuvre ou de sa qualité picturale.

Comme si cela ne suffisait pas à nous confondre, le plasticien s’attaque ensuite au credo de la taille de l’œuvre. Dans les trois formats proposées pour cette série(1), des œuvres de petites tailles valent plus cher que certaines plus grandes et plus fournies, allant à l’encontre du principe généralement admis du prix-au-centimètre-carré pour des œuvres similaires d’un même artiste.

Enfin, dernier volet qui conditionne le marché, la rareté de l’œuvre est mise à mal par Marchand avec une certaine dérision et une bonne dose d’humour. L’artiste a en effet décidé que le nombre d’exemplaires maximum de chaque œuvre varierait de 1 à 6 en suivant une logique totalement arbitraire, indépendante du format ou du prix. Un tirage au sort de chaque œuvre a été confronté au lancé de dé d’un enfant : le chiffre tiré par la main innocente détermine le tirage total autorisé de cette œuvre(2). L’effet, délibérément pervers, est de mettre le collectionneur en conflit avec la notion de rareté de l’œuvre, puisque celle-ci a été déterminée arbitrairement via le hasard du lancer.

En malmenant la quadrilogie bien établie esthétique-cote-taille-rareté, l’artiste pose sur la question éponyme de la valeur de l’œuvre d’art un regard vivifiant.

Guillaume Dutilleul

(1) De 50x40cm à 110x150cm, auxquels il faut ajouter quelques rares tirages uniques de 150x300cm.
(2) A ce chiffre s’ajoute une épreuve d’artiste pour les éditions de 1 à 3 et deux épreuves pour les éditions de 4 à 6.

Category : / /


Share